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Le Chant de la Terre de Mahler

Avant-dernière oeuvre achevée de Mahler, cette "symphonie avec voix" marque, pour son compositeur, un retour à la vie après une série de drames. Dureté de la condition humaine, besoins essentiels de l'homme, consolation : les thèmes abordés sont d'une poignante humanité.

Écouter un extrait

Gustav Mahler en 1907

Le dessin

Gustav Mahler, d'après Orlik (1902) - Illustration Mikka

Difficile d'imaginer plus dure conjonction de malheurs que celle qui toucha Gustav Mahler en 1907 : en l'espace de trois mois, il sera forcé de démissionner de l'Opéra de Vienne, auquel il avait consacré 10 années de sa vie et une énergie telle qu'il a imprimé dans l'interprétation des opéras ses idées qui s'imposent encore aujourd'hui, il perdra sa fille ainée Putzi, âgée de 4 ans, et on lui diagnostiquera une grave affection cardiaque.

Le recueil de poèmes chinois qu'un ami a mis entre les mains de Mahler n'est pas une chef d'oeuvre littéraire, plutôt une compilation faite à partir de divers éléments déjà publiés. Mais Mahler y trouvera l'inspiration et la force de s'impliquer dans un nouveau projet. Il choisira quelques poèmes, les réécrira et composera à partir d'eux l'une des plus sublimes musiques qu'on puisse imaginer.

L'œuvre

Le Chant de la Terre se compose de 5 Lieder avec orchestre, chantés alternativement par des voix de ténor et de baryton, le baryton pouvant être remplacé par un contralto féminin. Comme on le verra dans la discographie, le contralto s'est rapidement imposé par rapport à la voix d'homme.

Les thèmes abordés (l'oubli dans le vin, la vanité de la vie, la superficialité de la beauté et de l'amour, la poète observant un monde souriant mais dont il ne fait plus partie, la petitesse de la condition humaine face à un monde éternel, la douleur de l'âme cherchant l'oubli et le repos...) auraient pu être traités de manière aussi bien vulgaire que spirituelle. Mahler, qui ne fut pourtant pas un écrivain, a trouvé le ton juste de simplicité, non dépourvue d'un certain hiératisme, qui rend poignante la douleur de l'homme. C'est le poème de la condition humaine, du détachement des apparences pour rejoindre l'éternité de la terre. Et il y a quelque chose de soufi dans la quête du "chez soi" et dans celle de l'ami - besoins essentiels de l'homme -, dans le dernier poème, l'Adieu.

Voici les derniers vers, créés par Mahler :

" Partout, la terre bien-aimée
Fleurit au printemps et verdit à nouveau !
Partout et éternellement, les lointains bleuissent de lumière !
Éternellement... éternellement ! "

Télécharger une version imprimable des poèmes du Chant de la Terre et de leur traduction.

Composé lors de l'été 1908, "das Lied von der Erde" (le Chant de la Terre) témoigne d'un immense chemin parcouru vers la paix intérieure. Le "bout du chemin" n'est pas encore atteint : il le sera un an plus tard, avec la 9e symphonie, un extraordinaire hymne d'amour au monde et à la vie. Mais, par sa forme de "Lieder avec orchestre", mêlant voix humaine et orchestre symphonique, par la beauté des textes, par cette couleur insurpassée mêlant douleur et consolation, le Chant de la Terre est une oeuvre immense, d'une beauté poignante et absolue.

Lieder avec orchestre ou symphonie avec voix ?

Mahler a qualifié lui-même le Chant de la Terre de "Symphonie". Elle aurait été la 9e symphonie de Mahler. La définition "symphonie" signifierait que les voix soient traitées comme des instruments de l'orchestre, se mêlant à eux au risque de s'y noyer. Ce qui implique également que l'on demande aux chanteurs une grande puissance vocale.

Il faut peut-être voir là un défi au destin : Beethoven, Schubert, Bruckner n'ont pas été plus loin que leur 9e symphonie et deux d'entre eux ont laissé leur 10e symphonie inachevée. Alors qu'il se savait en très mauvaise santé, Mahler, ayant déjà finement esquissé ce que l'on retiendra comme sa 9e symphonie, défiait la mort...

Alors, faut-il considérer le Chant de la Terre comme des Lieder avec orchestre ? Est-ce à dire qu'il faudrait les interpréter comme des chants accompagnés, l'orchestre formant un écrin aux voix ?

Mahler fut un chef d'opéra. Mahler, plus que tout autre, était parfaitement au fait de l'équilibre fragile qui doit régner entre les voix sur scène et l'orchestre dans sa fosse lors d'une représentation d'opéra. Alors, faut-il interpréter le Chant de la Terre avec l'orchestre dans la fosse ? Certainement pas. Mais on connaît aussi Mahler comme un prophète, un compositeur de "quadrature du cercle", habitué aux défis.

Mahler, certainement, demandait tout cela en même temps : la parfaite lisibilité du chant, la puissance orchestrale, un équilibre parfait entre orchestre et voix, celles-ci se pliant aux nécessités orchestrales.

Cela écarte en tout cas les dernières versions parues sur la base de l'adapation de Schönberg pour orchestre de chambre : aussi belles soient-elles, aussi enseignantes puissent-elles êtres, ces versions ne sont pas le Chant de la Terre.

Baryton ou contralto ?

Le Chant de la Terre est explicitement qualifié de "Symphonie für eine Tenor- und eine Alt- (oder Bariton-) Stimme und Orchester", c'est-à-dire "symphonie pour ténor et contralto (ou baryton) et orchestre".

Le terme "Altstimme" ne souffre aucune ambiguïté : c'est bien à une voix grave féminine que Mahler destinait son Chant de la Terre en premier lieu, et la possibilité de confier cette partie à un baryton peut indiquer que Mahler souhaitait réellement un timbre corsé. On peut également supposer que, à défaut d'un vrai contralto, Mahler aurait préconiséun baryton.

Parenthèse linguistique : pour les non-germanistes, "Lied" (prononcer liid) signifie "chant" (au pluriel, "Lieder", comme les "Lieder de Schubert"), et "Erde", "terre" (les noms, propres ou communs, prennent toujours une majuscule en allemand). "Das" et "der" sont des articles définis, et "von" signifie "de". La traduction vient d'elle-même.

discographie

Un passionné de Mahler, Vincent Mouret, a consacré un site extraordinaire à Gustav Mahler et a réalisé une discographie que l'on peut considérer comme exhaustive, et régulièrement actualisée : Lien vers le site de Vincent Mouret consacré à Gustav Mahler.

Depuis 40 ans, les critiques s'accordent plus ou moins sur trois versions marquantes du Chant de la Terre : celle de Bruno Walter avec Kathleen Ferrier en 1952, celle d'Otto Klemperer avec Christa Ludwig et Fritz Wunderlich, et enfin, celle de Fritz Reiner avec Maureen Forrester et Richard Lewis. Il est de plus très facile de se les procurer.

Mais le choix de Kulturica se pose sur une version moderne : celle de Eiji Oué, à la tête de l'orchestre symphonique du Minnesota, avec Michelle de Young et Jon Villars. Encore plus difficile à dénicher, la version légendaire de van Beinum la merveilleuse Nan Merriman et l'excellent Ernst Heafliger (dont est tiré notre extrait). Sans oublier Horenstein, le "prince parmi les mahlériens", dont il ne faut négliger aucun enregistrement, avec Alfreda Hodgson et John Mitchinson, heureusement rééditée sous le label BBC Legends.

La rencontre Bruno Walter - Kathleen Ferrier

L'enregistrement du Chant de la Terre par Bruno Walter

Walter nous a laissé plusieurs enregistrements du Chant de la Terre, dont le plus abouti est l'enregistrement Decca de mai 1952, l'un des tous derniers du contralto britannique Kathleen Ferrier, dont la voix sombre et pourtant rayonnante n'a jamais été égalée, et même si le ténor, Julius Patzak, peut déplaire. Last, but not least, l'orchestre : rien que moins que les Wiener Philharmoniker. Comme pour toutes les autres oeuvres de Mahler, les enregistrements de Bruno Walter sont d'une grande richesse et d'un grand respect pour le maître (mais sans le moindre caractère "scolaire"), et toute l'humanité du grand chef d'orchestre qu'il a été. Bruno Walter fut le plus fervent et le plus fidèle disciple de Mahler, et c'est lui qui, après sa mort survenue en 1911, créa le Chant de la Terre et la Neuvième Symphonie entre 1911 et 1912.

Ce fut pour Walter un immense regret que Mahler n'ait jamais entendu la voix de Kathleen Ferrier. On ne peut qu'imaginer ce qu'aurait été cette rencontre. En tout cas, ce qu'elle laisse au disque dans ce cycle, ce sont d'immenses et poignantes réalisations. Et tout cas, pour Bruno Walter, Kathleen Ferrier était LA voix à laquelle Mahler destinait ce cycle.

La britannique Kathleen Ferrier fut toujours mal à l'aise avec l'allemand, et, du fait de la maladie qui l'emporta à l'âge de 41 ans, elle n'eut pas le temps d'arriver à un niveau de prononciation satisfaisant (pour elle) et n'enregistra, outre le Chant de la terre, que les Kindertotenlieder (deux versions, l'une dirigée par Walter, l'autre par Klemperer, toutes les deux sublimes) et trois Rückert-Lieder. Sa sensibilité trop exacerbée nuisait souvent à ses performances en studio (le dernier Lied du Chant de la Terre qu'elle ne réussissait pas à chanter jusqu'au bout, noyée par les larmes), alors que certaines prises de concert la trouvent trop distanciée. Quoi qu'il en soit, l'étoile filante Ferrier restera toujours dans le coeur de ceux qui l'auront entendue.

Il existe plusieurs versions du Chant de la Terre avec Kathleen Ferrier : outre la version Decca de 1952, il existe aussi une version de 1949 (peu après la rencontre de Walter et Ferrier), avec Set Svanholm, et une version d'avril 1952 avec Barbirolli et Richard Lewis, et sans doute d'autres encore. Mais aucune n'a la qualité sonore de celle de 1952, excellent mono avec prise de son Decca.

L'enregistrement du Chant de la Terre par Otto Klemperer

La version d'Otto Klemperer

Le ténor, voilà ce qui pêche dans la plupart des versions disponibles. A l'immense exception près de Fritz Wunderlich, égalé dans cette oeuvre uniquement par Waldemar Kmentt. Il nous laisse une version certainement aussi indispensable que celle de Kathleen Ferrier. Son timbre solaire, juvénile fait merveille dans cette oeuvre. A ses côtés, l'immense artiste qu'est Christa Ludwig. Son timbre, plus léger que celui de Ferrier, est aussi plus souple, plus ductile, plus travaillé aussi, et peut-être plus concentré. A la direction, Otto Klemperer. Comme Walter, Klemperer fut toujours un ardent défenseur de Mahler et l'un des chefs qui l'a le mieux servi. Klemperer entraîne ses solistes dans un tourbillon symphonique à donner des frissons.

Klemperer nous a laissé quelques superbes enregistrements mahlériens : une magnifique 9e symphonie, qui se place toujours au sommet de la discographie, et plusieurs versions de la 2e symphonie, toutes marquantes.

Le leg mahlerien de Reiner

L'enregistrement du Chant de la Terre par Fritz Reiner

La troisième grande version classique de cette oeuvre est celle de Fritz Reiner, un chef qui s'est pourtant peu frotté à l'univers mahlérien, mais ses deux témoignages sont des incunables : à côté dun Chant de la Terre superlatif, une quatrième symphonie d'une clarté inégalée, avec une Lisa della Casa au mieux de sa forme, parfaitement concentrée, avec son timbre de "soprano sombre".

Le contralto de la version Reiner du Chant de la Terre est Maureen Forrester, le plus beau timbre de contralto depuis Kathleen Ferrier et Nan Meriman, et une vraie présence vocale, intense et lumineuse. Richard Lewis, le ténor, fait passer avec beaucoup d'art ses problèmes techniques, mais il n'égale pas Fritz Wunderlich. Et la prestation de Reiner est engagée, passionnée, parfois violente, mais radicalement claire.

RCA a eu l'excellent idée de rééditer en digipack de 2 CD ce Chant de la Terre et la 4e par Reiner, couplés avec des Kindertotenlieder par Marian Anderson, bouleversants.

A côté de ces trois versions classiques, qui ont fait le bonheurs des disquaires et des éditeurs, il faut citer trois autres versions, pas toujours beaucoup plus récentes, mais dont les qualités ne se sont révélées qu'au cours de ces toutes dernières années.

Le "prince parmi les chefs mahleriens" : Horenstein

L'enregistrement du Chant de la Terre par Horenstein

En publiant les "live" d'Horenstein, le label BBC Legend a permis de redécouvrir quel chef mahlérien il a été. On connaissait ses enregistrements des 1e, 3e et 6e symphonies, brièvement éditées par Unicorn, et unanimement saluées par la critique, mais ces 7e, 8e, 9e et ce Chant de la Terre rééditées par le BBC montrent qu'Horenstein fut probablement le plus grand chef mahlérien de son époque.

Il faut aussi citer Alfreda Hodgson, moins connue que Ferrier et Forrester, mais tout aussi belle et poignante, et peut être encore plus proche de l'univers mahlérien que celles-ci. Seul John Mitchinson réduit un peu l'intérêt de cette grande réalisation (mais vraiment à peine). L'impression rémanente après l'audition est forte. Un très grand "live" de 1969.

Un grand mahlérien récemment révélé : Rafael Kubelik

L'enregistrement du Chant de la Terre par Kubelik

L'intégrale qu'avait réalisée Kubelik des symphonies de Mahler dans les années 60 était passée inaperçue, entre la performance extravertie de Bernstein et la prodigieuse sonorité du Concertgebouw dirigé par Haitink. Rééditée ces toutes dernières années, cette intégrale a été redécouverte et apparaît désormais comme une réussite marquante, d'une musicalité exemplaire et d'une grande cohérence. Mais on pourra préférer les enregistrements de concerts, édités par Audite.

C'est une version de concert du Chant de la Terre que nous a laissée Rafael Kubelik, avec les magnifiques et essentiels Janet Baker et Waldemar Kmentt.

Comme Christa Ludwig, Janet Baker ne bénéficie pas tout à fait du timbre corsé et immédiatement dramatique des contraltos cités. Mais, comme Ludwig, c'est une immense artiste. Et Waldemar Kmentt est, avec Wunderlich, le meilleur ténor au disque dans cette oeuvre.

La grande version contemporaine : Eiji Oué

Le Chant de la terre dirigé par Eiji Oué

Il existe un grand nombre d'autres versions, qui, pour certaines, sont d'une qualité presque égale aux versions citées. On pourra nous reprocher de passer sous silence des versions plus récentes en "DDD", mais c'est une oeuvre qui demande un engagement entier : dramatisme, émotion, musicalité... On ne peut pas seulement compter sur la beauté sonore. Et certains très grands chefs actuels, malgré de réelles affinités avec Mahler et leur immense talent, ont malheureusement complètement raté leur Chant de la Terre.

Il faut cependant citer une version d'une beauté sonore inimaginable, chez un éditeur peu connu, d'un chef peu connu, d'un orchestre peu connu (mais qui a travaillé des années durant avec le grand Mitropoulos), d'un contralto qui a beaucoup travaillé avec Tilsson-Thomas et d'un ténor qui rappelle sur bien des points Wunderlich et Kmentt : la version Eiji Oué, avec l'orchestre du Minnesota, Michelle DeYoung et John Villars. Ce n'est pas seulement une belle sonorité, c'est sans doute la plus belle version parue ces dernières années.

Se procurer ces enregistrements - liens avec des sites marchands

Kathleen Ferrier - Julius Patzak - Wiener Philharmoniker - dir. Bruno Walter (Decca 1952) : Amazon.fr - Priceminister.

Maureen Forrester - Richard Lewis - Orchestre de Chicago - dir. Fritz Reiner (RCA 1959) : Amazon.fr (il s'agit d'un coffret très bon marché, regroupant le Chant de la Terre et la 4e symphonie par Reiner et des Kindertotenlieder chantés par Marian Anderson, bouleversants) - Priceminister.

Christa Ludwig - Fritz Wunderlich - Orchestre New Philharmonia - dir. Otto Klemperer (EMI 1966) : Amazon.fr - Priceminister.

Alfreda Hodgson - Jon Mitchinson - dir. Jasha Horenstein (BBC Legend 1972) : Amazon.fr - Priceminister.

Janet Baker - Waldemar Kmentt - Orchestre de la Radio Bavaroise - dir. Rafael Kubelik (Audite 1970) : Amazon.fr - Priceminister.

Michelle DeYoung - John Villars - Orchestre du Minnesota - dir.Eiji Oué : Amazon.fr.

Téléchargement des poèmes et de leur traduction

Si vous choisissez de vous procurer une version marginale du Chant de la Terre (version "live", version "mid price"...), il est possible que vous n'y trouviez pas le texte, ou seulement le texte allemand, sans la traduction française, de ce fait, vous pouvez, d'un clic de souris : Télécharger une version imprimable des poèmes du Chant de la Terre et de leur traduction. Pour consulter le poème en ligne, c'est ici.

Livrets disponibles sur Kulturica

Le Combattimento di Tancredi e di Clorinda (texte et traduction, version imprimable) • Les sonnet des concertos pour violons Les Quatre-Saisons de Vivaldi (texte et traduction, version imprimable ; le texte en ligne est disponible à la page Quatre-Saisons) • Le Chant de la Terre, poème et traduction : version imprimable - consultation en ligne
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