





Le Tartare, mot à l'étymologie incertaine, est plus terrible que les Enfers eux-mêmes. C'est là que sont enchaînés les immortels qui ont bravé les dieux de l'Olympe, pour y subir des tourments éternels. Tous les immortels craignent le Tartare, forme archaïque et mystérieuse de l'enfer.
Selon Hésiode, le Tartare surgit du Chaos avec Gaïa, la Terre-Mère, et Eros. Comme Ouranos, le Ciel, s'étendait au dessus de la Terre et était gouverné par l'alternance des jours et des nuits, ainsi le Tartare s'étendait sous la Terre, gouverné par l'Erèbe, les ténèbres infernales.
Hésiode, Théogonie :
car un même espace s'étend depuis la terre jusqu'au sombre Tartare. Une enclume d'airain, en tombant du ciel, roulerait neuf jours et neuf nuits, et ne parviendrait que le dixième jour à la terre ; une enclume d'airain, en tombant de la terre, roulerait également neuf jours et neuf nuits et ne parviendrait au Tartare que le dixième jour. Cet affreux abîme est environné d'une barrière d'airain ; autour de l'ouverture la nuit répand trois fois ses ombres épaisses ; au-dessus reposent les racines de la terre et les fondements de la mer stérile (43). Là, par l'ordre de Jupiter qui rassemble les nuages, les dieux Titans languissent cachés dans les ténèbres, au fond d'un gouffre impur, aux extrémités de la terre lointaine. Cette prison n'offre point d'issue ; Neptune y posa des portes d'airain ; des deux côtés un mur l'environne. Là demeurent Gygès, Cottus et le magnanime Briarée, fidèles gardiens placés par Jupiter, ce maître de l'égide. Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du ciel étoilé (44), limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux ! gouffre immense ! Le mortel qui oserait en franchir les portes, ne pourrait au bout d'une année en toucher le fond ; il serait entraîné çà et là par une tempête que remplacerait une tempête plus affreuse encore. Ce prodigieux abîme fait horreur aux dieux immortels. C'est là que le terrible palais de la Nuit obscure s'élève couvert de noirs et épais nuages. Debout à l'entrée, le fils de Japet soutient vigoureusement le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Le Jour et la Nuit, s'appelant mutuellement, franchissent tour à tour le large seuil d'airain ; l'un entre, l'autre sort, et jamais ce séjour ne les rassemble tous les deux. Sans cesse l’un plane au dehors sur l'immensité de la terre, et l'autre, dans l'intérieur du palais, attend que l'heure de son départ soit arrivée. Le Jour dispense aux mortels la lumière au loin étincelante, et la Nuit funeste, revêtue d'un sombre nuage, porte dans ses mains le Sommeil, frère de la Mort. Là demeurent les enfants de la Nuit obscure, le Sommeil et la Mort (45), divinités terribles que le soleil resplendissant n'éclaire jamais de ses régions, soit qu'il monte vers le ciel, soit qu'il en redescende. Le Sommeil parcourt la terre et le vaste dos de la mer en se montrant toujours paisible et doux pour les humains. Mais la Mort a un coeur de fer ; une âme impitoyable respire dans sa poitrine d'airain ; le premier homme qu'elle a saisi, elle ne le lâche pas, et elle est odieuse même aux Immortels.
Près de là se dressent les demeures retentissantes du puissant Pluton, dieu des enfers, et de la terrible Proserpine ; la porte en est confiée à la garde d'un chien hideux et cruel ; cet animal, par une méchante ruse, caresse tous ceux qui entrent en agitant sa queue et ses deux oreilles, mais il ne les laisse plus sortir, et les épiant avec soin, il dévore quiconque veut repasser le seuil du puissant Pluton et de la terrible Proserpine.
Là demeure encore la fille aînée de l'Océan au rapide reflux, la formidable Styx (46), reine abhorrée des Immortels ; le beau palais qu'elle habite loin des autres dieux, s'élève couronné de rocs énormes et soutenu par des colonnes d'argent qui montent vers le ciel. Quelquefois la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole, messagère docile, sur le vaste dos de la mer lorsqu'une rivalité ou une dispute règne parmi les dieux. Si l'un des habitants de l'Olympe s'est rendu coupable d'un mensonge, Iris, envoyée par Jupiter pour consacrer le grand serment des dieux, va chercher au loin dans une aiguière d'or cette onde fameuse qui descend, toujours froide, du sommet d'une roche élevée. La plupart des flots du Styx, jaillissant de leur source sacrée, coulent sous les profondeurs de la terre immense, dans l'ombre de la nuit et deviennent un bras de l'Océan. La dixième partie en est réservée au serment : les neuf autres, serpentant autour de la terre et du vaste dos de la plaine liquide, vont se jeter dans la mer en formant mille tourbillons argentés, tandis que l'eau qui tombe du rocher sert au châtiment des dieux. Si l'un des Immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympe se parjure en répandant les libations, il languit pendant toute une année, privé du souffle de la vie, ne savoure plus ni l'ambroisie ni le nectar, et reste étendu sur sa couche sans respiration, sans parole, plongé dans un fatal engourdissement. Lorsque, après une grande année, sa maladie a terminé son cours, il est condamné à des tourments nouveaux : durant neuf années entières, il vit séparé des dieux immortels, sans jamais se mêler à leurs conseils ou à leurs banquets ; à la dixième année seulement il rentre dans l'assemblée de ces dieux habitants de l'Olympe. Ainsi les dieux consacrèrent au serment l'onde incorruptible du Styx, cette onde antique qui traverse des lieux hérissés de rochers.
Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du ciel étoilé, limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux ! Là, on voit des portes de marbre et un seuil d'airain, inébranlable, appuyé sur des bases profondes et construit de lui-même. A l'entrée, loin de tous les dieux, demeurent les Titans, par delà le sombre chaos ; mais les illustres défenseurs de Jupiter, maître de la foudre, Cottus et Gygès habitent un palais aux sources de l'Océan. Quant au valeureux Briarée, le bruyant Neptune en a fait son gendre ; il lui a donné pour épouse sa fille Cymopolie. Lorsque Jupiter eut chassé du ciel les Titans, la vaste Terre, s'unissant au Tartare, grâce à Vénus à la parure d'or, engendra Typhoë, le dernier de ses enfants : les vigoureuses mains de ce dieu puissant travaillaient sans relâche et ses pieds étaient infatigables ; sur ses épaules se dressaient les cent têtes d'un horrible dragon, et chacune dardait une langue noire ; des yeux qui armaient ces monstrueuses têtes, jaillissait une flamme étincelante à travers leurs sourcils ; toutes, hideuses à voir, proféraient mille sons inexplicables et quelquefois si aigus que les dieux même pouvaient les entendre, tantôt la mugissante voix d'un taureau sauvage et indompté, tantôt le rugissement d'un lion au coeur farouche, souvent, ô prodige ! les aboiements d'un chien ou des clameurs perçantes dont retentissaient les hautes montagnes.
Après la castration d'Ouranos, Gaïa s'unit au Tartare et conçut avec lui ses plus terribles enfants, dont son dernier né, le géant Typhon, qui se dressa contre les dieux de l'Olympe.
Les Titans, fils d'Ouranos et de Gaïa, furent enfermés dans le Tartare, sous la garde de la mystérieuse Campé, dont nul ne sait qui elle était ni d'où elle venait. Campé fut tuée par Zeus losqu'il délivra les Titans qui l'aidèrent dans la lutte contre son père Cronos. Losque Zeus l'eut vaincu, Cronos et les alliés furent à leur tour chassés dans le Tartare. Le Titan Atlas, père deProméthée, fut condamné à porter la terre sur ses épaules.
Zeus n'eut pas plus tôt vaincu son père que les géants, fils de Gaïa et du Tartare, à leur tour, lui déclarèrent la guerre. Mais, après des combats formidables, ils se retrouvèrent à leur tourenchainés dans le Tartare. Et c'est parce qu'il les en avait délivrés que les premiers Cyclopes, fils d'Ouranos et de Gaïa, firent don à Zeus des éclairs, du tonnerre et de la foudre.
Les trois Moires, mieux connues sous leur nom latin de "Parques", terribles vieillardes qui filent le destin des humains, filles de Zeus et de la titanide Thémis, sont chargées de ramener à la lumière les héros qui entent dans le Tartare : Bacchus, Hercule (parce qu'il relaya Atlas pendant que celui-ci cherchait les pommes des Hespérides pour le héros), Thésée, Ulysse (lors de sa visite aux Enfers, qu'il fit pour connaître l'oracle du devin Tyrésias ; celui-ci lui apprit qu'il reviendrait à Ithaque, sa terre natale), Orphée...
Avec le règne des Olympiens, Zeus sur le Ciel, ses frères Poséidon sur la mer et Hadès dans les Enfers, le Tartare ne fut plus considéré que comme une partie des Enfers, mais la plus terrrible, la prison des dieux et le lieu où étaient suppliciés les grands criminels :
- Phligyas était irrité contre Apollon qui avait séduit Coronis (elle mit au monde, suite à cette union, Esculape, héros qui gagna sa place auprès des dieux et devint celui de la médecine). Le roi Phligyas mit le feu au temple d'Apollon à Delphes et fut, pour ce crime, envoyé au Tartare, où un immense rocher est suspendu au dessus de sa tête et menace à chaque instant de se détacher.
- Sysiphe, fils d'Eole et conquérant de l'Elide, pour des raisons mal connues, fut condamné à faire rouler une énorme pierre jusqu'en haut d'une montagne ; arrivée au sommet, la pierre roulait à nouveau vers le sol par la force de gravité, et le supplice de Sysiphe recommençait.
- 49 des 50 Danaïdes, filles du roi Danaos, pour avoir assassiné leurs époux, fils de leur oncle Egyptos, au cours de leur nuit de noce. Elles étaient condamnées à remplir éternellement un tonneau percé.
- le roi Tantale, pour avoir servi aux Dieux la chair de son fils Pélops.
- Ixion, qui commit de nombreux crimes, dont le moindre n'était pas d'avoir voulu séduire Héra. Il était condamné à rester éternellement attaché à une roue enflammée.
Et d'autres encore...
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