





Créé en 1882, l'Enlèvement au Sérail, opéra, ou plutôt "Singspiel", de Mozart, fait partie des plus grands chefs-d'oeuvre que nous ait laissés Mozart. Il déborde de musicalité et Mozart, pour la première fois, y met tout son génie.
Blonde et Osmin, véritables héros de l'histoire? Illustration de Mikka
Mozart avait 25 ans quand il composa L'Enlèvement au Sérail. C'était pour lui une époque de succès : il allait épouser Constance Weber et s'établissait à Vienne comme compositeur indépendant.
Il avait en effet réalisé une grande quantité de compositions, qui lui avaient assuré la célébrité, dont l'opéra Idoménée, un opéra "seria" de grande envergure, qui témoigne d'une maîtrise musicale hors du commun. Mais il n'avait pas encore livré ses principales oeuvres, celles qui l'on hissé aux tous premiers rangs des compositeurs occidentaux, et peut-être même au premier rang.
Contemporain de Mozart, qui l'a beaucoup admiré au point de lui dédier certaines de ses plus belles oeuvres, Haydn mériterait aujourd'hui d'être reconnu. C'est le compositeur classique par excellence : quand on écoute ses sonates pour piano, ses quatuors à cordes, certaines de ses symphonies, on est subjugué par la magie que dégagent ces oeuvres, faite de beauté, d'équilibre et de ce quelque chose d'indéfinissable qui fait que, dans la mesure bien sûr où ces oeuvres sont jouées avec art, l'on se sent transporté dans un autre monde. Et sur ces oeuvres, Haydn est sans doute supérieur à Mozart. Le compositeur de génie qui insufle dans toutes ses oeuvres une dimension "cosmique", l'héritier de Bach, c'est Haydn.
Ce qui fait le génie de Mozart est ailleurs, et certainement pas dans un raffinement coquet qui relève plus de la pâtisserie que de la musique. Et pas davantage dans la "turquerie", qui se comparerait aujourd'hui davantage à la variété qu'à la musique.
Le génie de Mozart est loin de s'exprimer dans toutes ses oeuvres, et, on ne peut l'en blâmer, certainement pas dans ses premières compositions, alors qu'il n'était encore qu'un enfant. C'est extraordinaire pour un enfant, mais l'intérêt est plus intellectuel que musical.
Le génie de Mozart ne s'exprime pas non plus dans tous les genres musicaux. Il lui faut un vecteur particulier : une voix. Voix au sens large : Mozart a excellé aussi bien dans l'opéra quand dans le concerto. Et c'est la même puissance expressive, déjà presque romantique, qui sort de la bouche de ses personnages d'opéra ou du piano ou de la clarinette de ses concertos. Une voix qui dit ce qu'elle est, ce qu'elle ressent, ce qu'elle désire, par la musique et dans la musique, dans l'écrin orchestral qui lui répond. Et, avec la voix, Mozart compose ses "écrins orchestraux" avec un art qui dépasse celui de tous ses contemporains.
Le génie de Mozart, alors présent en pointillés dans toutes ses oeuvres, éclate littéralement dans l'Enlèvement. Bien sûr, cet opéra est imparfait : le livret est moyennement ficelé et, d'un point de vue poétique, il est médiocre (du moins, tout le monde le dit depuis des lustres). Musicalement, une certaine impression de déséquilibre s'en dégage, comme si la musique y était "mal répartie" (conséquence logique d'un livret mal adapté à la mise en musique).
Le premier élément qui a fait de Mozart un réel génie fut d'abord sa manière d'écouter. Mozart avait un jugement intelligent et pertinent sur la musique. Par exemple, et au contraire de nombreux compositeurs d'opéra de son époque (à commencer par Gluck, qui était extrèmement exigeant sur ce point), Mozart n'était pas difficile sur les qualités poétiques de ses livrets. Il s'était parfaitement rendu compte que la musique "gomme le texte", et que la plus belle poésie ne passe pas la scène. Par contre, il était très exigeant sur les qualités dramatiques de ses livrets, et la tension dramatique qu'il ressentait à la lecture des livrets, il les communiquait à la musique.
Mozart maîtrise cette tension dramatique : on est sur un fil, d'un bout à l'autre de l'action, jusqu'au coup de théâtre du dénouement. Et la mort, toujours, en tant que menace (et dans des conditions horribles, Osmin le répète assez !) est en filigrane.

Mozart reste également unique sur le plan du "foissonnement musical" : ni avant lui, ni après lui, on n'a entendu ni n'entendra pareil feu d'artifice sonore (et pas seulement dans les tutti). On connaît le mot célèbre de l'empereur sur l'Enlèvement : "Trop beau pour nos oreilles, mon cher Mozart, et beaucoup trop de notes". Mozart, encore une fois, savait écouter. Lors de la visite de la délégation turque en Autriche, Mozart fut le seul à savoir apprécier et écouter la musique savante orientale et à l'intégrer à ses compositions (nous ne parlons pas de la "marche turque", mais de tout autre chose). Il s'agit bel et bien d'une musique qui dépasse les barrières culturelles, étrangère à l'esprit classique et que les romantiques oublieront pour l'essentiel.
Ce que les romantiques retiendront de la musique de Mozart sera cette capacité à toucher le coeur, à créer une musique pleine d'émotion, déroulant dans le temps musical le fil de la pensée intime. Constance, l'héroïne de l'Enlèvement, avant la Comtesse des Noces, l'Elvire de Don Giovanni ou la Tamina de la Flûte enchantée, s'exprimera, dans des airs d'une qualité musicale rare, de manière émouvante, pathétique ou enflammée.
Il ne faut pas oublier la face "rebelle" du personnage Mozart. Bien avant sa coopération avec le librettiste Da Ponte, avant de mettre en musique le très controversé Mariage de Figaro de Beaumarchais, de faire chanter quelques airs subversifs par Masetto dans Don Giovanni, Mozart avait déjà l'âme d'un agitateur. La superbe et fascinante scène Blonde-Osmin traite de la condition féminine d'une manière qui reste d'actualité, comme le dialogue orient-occident qui sous-tend toute la pièce, souvent moins naïf que l'opinion générale actuelle... Ce n'est pas lui qui l'a écrit, mais, en le mettant en musique, il l'assume.
Dernier opéra ambitieux avant la coopération avec le librettiste italien Da Ponte, l'Enlèvement au Sérail peut encore être qualifié d'oeuvre de jeunesse. Et la jeunesse se perd mais ne se retrouve pas : même si les trois opéras réalisés par la suite avec Da Ponte se placent au plus summum de la perfection musicale, même si Mozart est revenu, plus tard, au genre "léger" du Singspiel avec la Flûte enchantée, on ne retrouvera plus ce foisonnement, cette confiance absolue en la toute-puissance de la musique et cette recherche quasi-faustienne de la perfection musicale qui font tout le prix de l'Enlèvement. On ne aurait se passer de cet opéra.
L'Enlèvement au Sérail ne bénéficie pas d'une discographie aussi abondante que celle des autres grands opéras de Mozart. On cherchera longtemps avant de trouver une version complète, n'amputant pas un livret qui, s'il ne plaît toujours pas aux amateurs de musique ou aux poètes, reste un régal pour l'esprit, avec des passages d'une grande drôlerie et des controverses piquantes (peut être un peu trop sérieuses pour un public qui veut s'amuser, qui sait ?).
Frick dans le rôle d'Osmin, la couverture de la version Beecham chez EMI.
Si l'on n'est pas trop dérangé par la qualité sonore très moyenne, ni par des instruments modernes, on pourra se tourner vers la version Beecham. Datant de 1957, elle offre en Léopold Simoneau l'un des plus beaux Belmonte (avec Anton Dermota et Fritz Wunderlich) et le plus effrayant des Osmin, Gottlob Frick. C'est surtout la direction d'orchestre, avec ses couleurs et ses contrastes (malgré un son de qualité médiocre), qui fait toute la valeur de cette version.
Cette version est de disponibilité aléatoire.
Voici néanmoins le lien vers la page de ce coffret dans le site d'Amazon France
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Sinon, voici le lien vers le site Priceminister, où vous pourrez, selon les disponibilités du moments, vous procurer ces CD en occasion.
La version "live" de Ferenc Fricsay, passionnante et dramatique.
Le grand chef mozartien Ferenc Fricsay nous a livré deux enregistrements superbes de l'Enlèvement, un "pirate" (avec Anton Dermota en Belmonte, superbe !), réédité plusieurs fois sous divers labels, et un "officiel" chez Deutsche Grammophon, la plus value sonore de la seconde venant compenser une toute relative placidité par rapport à la première, dramatique à souhait, ce qui fait qu'il est difficile de départager ces deux témoignages d'un chef mozartien essentiel, qui sait, de plus, s'entourer : avec Dermota et Greindl, on trouve la Blonde de Rita Streich (Rita Streich savait comme aucun autre collorature mêler l'aérien et le dramatique à ses aigus), les Constance de Sari Barabas (injustement méconnue) et de Maria Stader (merveilleuse chanteuse, peut-être juste un peu plus faite pour la musique religieuse que pour l'opéra) et d'autres tous aussi magnifiques.
Le coffret Myto est assez mal référence, tant sur le site d'Amazon que sur le site de Priceminister. Il apparaît sous deux références différentes sur le site d'Amazon, mais il s'agit bien du même coffret. Il en est de même sur Priceminister, où ce coffret est référence ici et ici. Quand à la version officielle, elle 'est référencée que par Amazon.
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La version officielle de Fricsay, chez Deutsche Grammophon |
La passionnnante version Harnoncourt, avec Yvonne Kenny |
Yvonne Kenny (dans la version Harnoncourt), la plus belle des Constance
Harnoncourt nous livre une version complétissime de cet opéra, et l'on est heureux de pouvoir constater que, finalement, le livret n'est ni stupide, ni si catastrophique sur le plan poétique. Harnoncourt, comme toujours, nous livre une direction d'orchestre aiguisée et tendue (parmi tous les chefs issus de la vague baroque, Harnoncourt est l'un des très rares à savoir aussi bien maintenir cette tension dramatico-musicale tout le long d'une oeuvre). Plus que tout autre, il fait sentir que les personnages risquent bien la mort dans ce Singspiel, sans doute parce qu'il prend en compte la totalité du texte. Yvonne Kenny est, toutes époques confondues, la plus belle, la plus émouvante et la plus noble des Constance. Dommage que cette grande chanteuse n'ait pas enregistré davantage. Malheureusement, et l'on se demande bien pourquoi, ce grand pionnier de la musique baroque qu'est Harnoncourt ne nous a pas livré une version sur instruments anciens.
Cette très belle version est référencée aussi bien sur le site d'Amazon France que chez Priceminister.

La nouvelle présentation, désormais à prix réduit, de la version Gardiner chez Archiv.
Pour découvrir l'oeuvre sur instruments anciens, il faut se tourner vers Gardiner : c'est, de très loin, la plus belle direction d'orchestre parmi les versions sur instruments anciens. Gardiner est un très grand chef d'orchestre. Le niveau des chanteurs n'est peut-être pas tout à fait aussi élevé que ceux des versions précédemment citées, malgré la performance - plus pyrotechnique qu'émouvante - de Luba Orgonasova. Mais on tient là un témoignage orchestral excpetionnel, tant par la sonorité particulière des instruments anciens, avec lesquels les voix trouvent un équilibre très particulier, que par le talent du chef Gardiner.
Après avoir été très longtemps disponible uniquement à prix fort, le label Archiv a eu la bonne idée de rééditer cette version à prix moyen, avec une présentation... explicite. On peut se la procurer facilement sur le site d'Amazon France.
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